Regarde les Musiciens!

"To hear with eyes belongs to love's fine wit."


Shakespeare, sonnet XXIII

Fév 27
Jean-François Garneray (1755-1837) - La Leçon de Piano, non daté, huile sur bois, 41 x 34,6 cm
Je reproduis ici, in extenso, le texte de Michel CRISTOFOL, "La Leçon d’Accompagnement, Diderot", qu’il publia sur son blog en avril 2011.
"Le neveu de Rameau ne mérite guère le nom de roman. C’est plutôt, sous la forme d’un dialogue entre l’auteur et son personnage, un étonnant pot-pourri où Diderot se plaît à étaler ses idées sur la philosophie, la morale, la musique. Son héros, neveu du célèbre musicien, a réellement existé. C’était un bohème, dont Diderot a fait un cynique, une sorte de raté de génie ; pour ce personnage pittoresque qui lui ressemblait assez, il montre un curieux mélange de répulsion et de sympathie.
On admirera dans ce passage, tout autant que la verve de Diderot, une satire nuancée de la société élégante de son temps. Rameau vient d’indiquer qu’il enseignait l’accompagnement sans y rien connaître : il raconte alors comment il donnait la leçon”.    Michel CRISTOFOL
"J’arrivais, je me jetais dans une chaise. " Que le temps est mauvais ! que le pavé est fatigant ! " Je bavardais quelques nouvelles ( … )
Que vous dirais-je encore ? Je disais quelques polissonneries, que je rapportais des maisons où j’avais été, car nous sommes tous grands colporteurs. Je faisais le fou, on m’écoutait, on riait, on s’écriait : ” Il est toujours charmant. ” Cependant le livre de Mademoiselle s’était enfin retrouvé sous un fauteuil où il avait été traîné, mâchonné, déchiré par un jeune doguin ou par un petit chat. Elle se mettait à son clavecin. D’abord elle y faisait du bruit toute seule. Ensuite je m’approchais, après avoir fait à la mère un signe d’approbation. La mère : ” Cela ne va pas mal ; on n’aurait qu’à vouloir, mais on ne veut pas ; on aime mieux perdre son temps à jaser, à chiffonner, à courir, à je ne sais quoi. Vous n’êtes pas sitôt parti, que le livre est fermé pour ne plus le rouvrir qu’à votre retour ; aussi vous ne la grondez jamais…” Cependant, comme il fallait faire quelque chose, je lui prenais les mains que je lui plaçais autrement ; je me dépitais, je criais : ” Sol, sol, sol, mademoiselle, c’est un sol.” La mère : “Mademoiselle, est-ce que vous n’avez point d’oreilles ? Moi qui ne suis pas au clavecin, et qui ne vois pas sur votre livre, je sens qu’il faut un sol. Vous donnez une peine infinie à Monsieur ; je ne conçois pas sa patience; vous ne retenez rien de ce qu’il vous dit, vous n’avancez point…” Alors je rabattais un peu les coups, et, hochant la tête, je disais : ” Pardonnez-moi, madame, pardonnez-moi ; cela pourrait aller mieux, si mademoiselle voulait, si elle étudiait un peu, mais cela ne va pas mal. ” La mère : ” A votre place, je la tiendrais un an sur la même pièce. - Ho ! pour cela, elle n’en sortira pas qu’elle ne soit au-dessus de toutes les difficultés, et cela ne sera pas si long que madame le croit.” - La mère : ” Monsieur Rameau, vous la flattez. Vous êtes trop bon. Voilà de sa leçon la seule chose qu’elle retiendra et qu’elle saura bien me répéter dans l’occasion. ” L’heure se passait, mon écolière me présentait le petit cachet avec la grâce du bras et la révérence qu’elle avait apprise du maître à danser. Je le mettais dans ma poche, pendant que la mère disait : ” Fort bien, mademoiselle ; si Javillier était là, il vous applaudirait. ” Je bavardais encore un moment par bienséance ; je disparaissais ensuite, et voilà ce qu’on appelait alors une leçon d’accompagnement”.
DIDEROT, Le Neveu de Rameau ou La Satire Seconde, publié entre 1762 et 1773

Jean-François Garneray (1755-1837) - La Leçon de Piano, non daté, huile sur bois, 41 x 34,6 cm

Je reproduis ici, in extenso, le texte de Michel CRISTOFOL, "La Leçon d’Accompagnement, Diderot", qu’il publia sur son blog en avril 2011.

"Le neveu de Rameau ne mérite guère le nom de roman. C’est plutôt, sous la forme d’un dialogue entre l’auteur et son personnage, un étonnant pot-pourri où Diderot se plaît à étaler ses idées sur la philosophie, la morale, la musique. Son héros, neveu du célèbre musicien, a réellement existé. C’était un bohème, dont Diderot a fait un cynique, une sorte de raté de génie ; pour ce personnage pittoresque qui lui ressemblait assez, il montre un curieux mélange de répulsion et de sympathie.

On admirera dans ce passage, tout autant que la verve de Diderot, une satire nuancée de la société élégante de son temps. Rameau vient d’indiquer qu’il enseignait l’accompagnement sans y rien connaître : il raconte alors comment il donnait la leçon”.    Michel CRISTOFOL

"J’arrivais, je me jetais dans une chaise. " Que le temps est mauvais ! que le pavé est fatigant ! " Je bavardais quelques nouvelles ( … )

Que vous dirais-je encore ? Je disais quelques polissonneries, que je rapportais des maisons où j’avais été, car nous sommes tous grands colporteurs. Je faisais le fou, on m’écoutait, on riait, on s’écriait : ” Il est toujours charmant. ” Cependant le livre de Mademoiselle s’était enfin retrouvé sous un fauteuil où il avait été traîné, mâchonné, déchiré par un jeune doguin ou par un petit chat. Elle se mettait à son clavecin. D’abord elle y faisait du bruit toute seule. Ensuite je m’approchais, après avoir fait à la mère un signe d’approbation. La mère : ” Cela ne va pas mal ; on n’aurait qu’à vouloir, mais on ne veut pas ; on aime mieux perdre son temps à jaser, à chiffonner, à courir, à je ne sais quoi. Vous n’êtes pas sitôt parti, que le livre est fermé pour ne plus le rouvrir qu’à votre retour ; aussi vous ne la grondez jamais…” Cependant, comme il fallait faire quelque chose, je lui prenais les mains que je lui plaçais autrement ; je me dépitais, je criais : ” Sol, sol, sol, mademoiselle, c’est un sol.” La mère : “Mademoiselle, est-ce que vous n’avez point d’oreilles ? Moi qui ne suis pas au clavecin, et qui ne vois pas sur votre livre, je sens qu’il faut un sol. Vous donnez une peine infinie à Monsieur ; je ne conçois pas sa patience; vous ne retenez rien de ce qu’il vous dit, vous n’avancez point…” Alors je rabattais un peu les coups, et, hochant la tête, je disais : ” Pardonnez-moi, madame, pardonnez-moi ; cela pourrait aller mieux, si mademoiselle voulait, si elle étudiait un peu, mais cela ne va pas mal. ” La mère : ” A votre place, je la tiendrais un an sur la même pièce. - Ho ! pour cela, elle n’en sortira pas qu’elle ne soit au-dessus de toutes les difficultés, et cela ne sera pas si long que madame le croit.” - La mère : ” Monsieur Rameau, vous la flattez. Vous êtes trop bon. Voilà de sa leçon la seule chose qu’elle retiendra et qu’elle saura bien me répéter dans l’occasion. ” L’heure se passait, mon écolière me présentait le petit cachet avec la grâce du bras et la révérence qu’elle avait apprise du maître à danser. Je le mettais dans ma poche, pendant que la mère disait : ” Fort bien, mademoiselle ; si Javillier était là, il vous applaudirait. ” Je bavardais encore un moment par bienséance ; je disparaissais ensuite, et voilà ce qu’on appelait alors une leçon d’accompagnement”.

DIDEROT, Le Neveu de Rameau ou La Satire Seconde, publié entre 1762 et 1773


  1. musician1975 a reblogué ce billet depuis music-in-art
  2. music-in-art a publié ce billet